En ces temps de confinement, nous vous proposons de découvrir le parcours d’un jeune chercheur en économie pas comme les autres. Qu’il puisse vous faire voyager hors de chez vous et vous inspirer à vous engager pour le grand bleu!

– Salut Adrien, tu as aujourd’hui 30 ans et tu travailles sur un projet de comptabilité écologique au sein du laboratoire d’économie de l’environnement CIRED. Peux-tu nous en dire plus sur ton projet ?

Le projet consiste à mesurer et cartographier des indicateurs liés aux écosystèmes marins afin d’améliorer la prise en compte de l’environnement dans la comptabilité nationale. Par exemple, un objectif est de mesurer les coûts nécessaires pour maintenir les écosystèmes marins en bonne santé, ce qui est un indicateur important pour guider les politiques publiques.

 – En quoi consiste ton travail au quotidien ?

En tant que chercheur post-doctorant (ça veut dire jeune chercheur en CDD), mon travail principal est d’écrire des articles scientifiques, des rapports, mais aussi de présenter les travaux de recherche à l’oral lors de conférences et de réunions. Ces travaux impliquent au quotidien de lire beaucoup de publications, de formuler un questionnement de recherche, de collecter et d’analyser des données, et de rédiger des articles pour décrire les résultats. Ce travail se fait en partenariat avec d’autres chercheurs français et internationaux, ainsi qu’avec d’autres acteurs comme le Ministère de la Transition Ecologique et Solidaire.

– Quel est ton parcours scolaire et professionnel avant tout ceci ?

Après le lycée, j’ai commencé par un cursus de type « bachelor » au SKEMA, ce qui m’a permis d’obtenir un double diplôme en Sciences de l’environnement du SKEMA et de l’Université de Floride où j’ai passé deux ans. Ensuite, j’ai continué aux Etats-Unis avec un master de gestion de l’environnement à l’université Duke, et enfin j’ai fait une thèse à l’Université de Bretagne Occidentale, au sein du laboratoire d’économie et de droit AMURE. Ça fait un long parcours d’étude de neuf ans, qui a été possible grâce au soutien financier de mes parents.

Du point de vue professionnel, j’ai réalisé plusieurs stages lors de mes études, d’abord au consulat de France à Hong-Kong sur le thème de l’éducation et des partenariats de recherche, puis un stage à Demeter Partners, qui est un fond d’investissement spécialisé dans les technologies vertes. J’ai aussi fait un stage à l’OCDE, qui est une institution de coopération internationale qui produit des rapports sur différents sujets pour guider les politiques publiques, où je travaillais sur l’adaptation au changement climatique. Durant mon master à Duke, j’ai également eu la chance de participer à la création d’une start-up avec d’autres étudiants de mon programme, qui a pour but de vendre des crédits carbones provenant de projets de développement dans des pays du Sud à des particuliers et des entreprises américaines.

La thèse peut être considérée comme une expérience professionnelle, puisqu’elle est rémunérée, et qu’on développe des compétences professionnelles comme la capacité d’analyse stratégique, l’analyse de données, l’autonomie, la communication orale… Après ma thèse, j’ai monté un projet de post-doctorat d’un an, toujours dans le laboratoire AMURE, et avec le soutien financier de l’Initiative Française pour les Récifs Coralliens (IFRECOR) sur la vulnérabilité des récifs coralliens et des populations en Polynésie française, où j’ai pu passer quelques mois de terrain.

– Que t’as apporté ton parcours scolaire pour en arriver à ce que tu fais aujourd’hui ?

Ce que je fais aujourd’hui requiert plusieurs compétences que j’ai acquises durant mon parcours : d’abord, la recherche et la publication d’articles, que j’ai appris un peu durant mon parcours académique avec des cours sur l’écriture scientifique et surtout pendant ma thèse. Ensuite, la cartographie, qui est une compétence importante dans le domaine de l’environnement, que j’ai également apprise pendant mon parcours académique. Je pense aussi que l’interdisciplinarité est important, c’est-à-dire avoir des connaissances et des compétences pour traiter plusieurs disciplines comme l’écologie, la géographie et l’économie. Enfin, le fait d’avoir de bonnes connaissances des écosystèmes marins est important dans mon travail.

– Peux-tu nous parler plus particulièrement d’AMURE et du CIRED ? Qu’y font les gens, ont-ils tous ton parcours scolaire ?

J’ai des expériences professionnelles dans deux laboratoires de recherche : AMURE et le CIRED. Basé à Brest, AMURE est un laboratoire d’économie et de droit spécialisé dans les questions liées à la mer, comme les questions de pêche, d’aquaculture, d’énergies marines renouvelable, de protection de la biodiversité…  Il y a plusieurs types de poste dans ce laboratoire : des chercheurs, des enseignants, des ingénieurs, des post-doctorants, doctorants, et des stagiaires. Les gens ont des profils variés, la plupart viennent de cursus en économie, en droit, en halieutique ou en écologie. Les enseignants et les chercheurs ont des thèses, mais les ingénieurs peuvent avoir des masters.

Le laboratoire CIRED est un laboratoire d’économie de l’environnement basé à Paris, où les gens travaillent sur des questions de changement climatique, d’énergie, de biodiversité, et d’usage des sols principalement. C’est plutôt des profils d’économistes mais il y a également des écologues et des agronomes.

– Es-tu arrivé dans le milieu maritime par hasard ou est-ce quelque chose qui t’attirait depuis longtemps ? Pourquoi ?

Je suis arrivé dans ce milieu par hasard ! C’est mon directeur de thèse, qui était un de mes professeurs de master, qui m’a proposé de candidater à une thèse sur le milieu marin. Il y avait un cursus en conservation marine dans mon master, mais je ne l’ai pas suivi. J’avais pris un ou deux cours d’océanographie mais c’est tout. Je n’y connaissais donc pas grand-chose mais je suis très content de ce choix, car le milieu marin est inspirant, excitant, et fascinant ! Il est moins étudié que le milieu terrestre et il y a beaucoup de potentiels de développement (économique mais pas que). Depuis que je suis à Paris, ça me manque beaucoup de ne pas voir la mer.

 – Qu’est-ce qui te plait le plus dans ton métier ? Le moins ?

Ce qui me plaît le plus c’est de pouvoir construire un raisonnement et une analyse très poussés sur des sujets précis, qui demande un certain temps de réflexion et de développement. Les échanges avec d’autres chercheurs, notamment lors de conférences internationales ou au sein d’un projet de recherche sont toujours extrêmement enrichissants. J’espère que mes travaux de recherche sont utiles pour la société en plus de tenter de répondre à des questions qui me passionnent, et notamment sur les problèmes d’environnement qui me motivent beaucoup.

L’autonomie et l’exigence sont parfois un peu frustrantes. La plupart du travail est fourni personnellement, les chercheurs sont généralement très occupés et il n’y a pas vraiment de hiérarchie au sein des laboratoires comme il pourrait y avoir dans une entreprise ou une administration, ce qui oblige d’être très efficace et d’avoir une rigueur personnelle. Le fait d’avoir peu de moyen et de devoir répondre à des appels à projet pour mettre en place des projets de recherche, qui prend du temps, est également quelque chose à prendre en compte.

– Que conseillerais-tu à un lycéen ou un étudiant qui souhaiterait travailler dans ton secteur ? 

Si vous êtes passionné par les études, par des questions de recherche, que vous aimez lire et écrire, alors foncez ! Le passage obligé pour être chercheur est de faire une thèse. Avant ça, au niveau licence et master, je n’ai pas suivi de cursus français donc je ne peux pas donner de conseil.

Mais en tout cas pour la thèse, l’important n’est pas forcément l’université/l’école où vous serez, mais plutôt la thématique et les directeurs/directrices de thèse, et le laboratoire d’accueil (il y a plusieurs laboratoires au sein d’une université par exemple). Le mieux est d’essayer de repérer des professeurs, des chercheurs qui publient sur des sujets qui vous intéressent et de les contacter. Ensuite, vous pouvez regarder sur les sites des écoles doctorales, qui diffusent des offres de thèse une ou deux fois par an. Sur le milieu marin, il y a plusieurs pôles en France : Brest (Institut Universitaire Européen de la Mer, l’Ifremer, et l’Office Français de la Biodiversité), Nantes (Université), Rennes (AgrocampusOuest, Université), La Rochelle (Université), Marseille (Université), Perpignan (Université), Paris (Sorbonne, ex « Paris 6 », Maison des Océans, IDDRI, l’Office Français de la Biodiversité), Bordeaux (Université, VertigoLab), Villefranche sur Mer (Institut de la Mer), Monaco (Institut Océanographique)…

– Que conseillerais-tu à quelqu’un qui rêverait de faire ton métier?

Il faut bien se renseigner sur les débouchés et sur le parcours que l’on veut faire, car c’est quand même un petit secteur pour l’instant et il y a des débouchés très spécifiques, selon qu’on se spécialise dans l’industrie, la protection de la biodiversité, la recherche…  Mais il y a plein d’autres métiers qui peuvent amener à travailler sur le milieu marin, comme la communication, l’ingénierie… Il faut aussi être réaliste sur le fait qu’il y a très peu de biologistes marins sur les dauphins ou les tortues (je ne dis pas que c’est impossible de le devenir, simplement qu’il y a peu de places sur ces problématiques). Cela étant dit, il faut suivre ses envies et ne se fermer aucune porte !

– Question bonus : tes solutions, en quelques mots, pour améliorer la santé des récifs coralliens, et ta vision de la planète Mer en 2100 ?

Je devrais pouvoir répondre à cette question, puisque ma thèse est sur la gestion des récifs coralliens face au changement climatique, mais c’est assez difficile car les projections sont pessimistes, les récifs coralliens étant un des écosystèmes les plus sensibles au changement climatique. Une combinaison de facteurs sont à prendre en compte, avant tout réduire les émissions de gaz à effet de serre, mettre en place des zones de protection et limiter les menaces locales comme la pollution, mais j’ai peur que tout ça ne suffise pas tant que la température de l’eau augmentera et que la mer s’acidifiera à cause du changement climatique !

Je pense que la mer sera toujours là en 2100 (évidence…), qu’elle sera de plus en plus importante dans nos vies (d’abord car son niveau monte) et que c’est un potentiel de développement pour les activités humaines, pour la nourriture, le transport, les loisirs, et pourquoi pas des infrastructures… Il y a encore beaucoup de choses à explorer, à comprendre, et à protéger !