C’est avec grand plaisir que nous partageons aujourd’hui avec vous le parcours de Clara, qui après des études de commerce et d’économie s’est lancée dans la conservation. Tout peut mener à l’océan, comme elle nous le raconte par ses missions au sein du bureau d’étude Vertigo Lab

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– Clara, tu as aujourd’hui 26 ans, et tu travailles pour Vertigo Lab, un bureau d’études spécialisé en économie et environnement. Peux-tu nous en dire plus sur ce que fait cette entreprise ?

« Oui ! Vertigo Lab est un bureau d’études et de recherches en économie de l’environnement. En résumé, on conçoit des outils pour améliorer la prise en compte de la biodiversité dans notre économie et dans les décisions publiques. Par exemple, on sait qu’une forêt permet de réduire la température en été, maintenir l’eau dans les sols, fournir un refuge aux animaux sauvages, etc. Seulement, ces notions ont du mal à peser dans les arbitrages type « si on rase la forêt pour faire un centre commercial, on créera des emplois et on gagnera X millions d’€ ».  C’est là que Vertigo Lab intervient. On calcule les retombées socio-économiques de la protection de la nature, on évalue les services écosystémiques[1] qu’elle fournit, et on travaille aussi à valoriser la nature, en concevant des modèles économiques innovants.

– Tu travailles en particulier sur un projet maritime, BlueSeeds. Quel est son objectif et comment vous y prenez-vous pour l’atteindre ?

BlueSeeds, c’est le projet de Vertigo Lab pour sauver la Méditerranée (et oui, rien que ça). Bon, il y a plein de choses qu’on doit faire pour éviter que la Méditerranée devienne une mer vide de poissons, et BlueSeeds ne s’attaque pas à tout, mais à un sujet précis : la conservation marine.

La conservation marine c’est l’idée de décider qu’à un moment on veut protéger une espèce ou un écosystème marin. Par exemple les Parcs Nationaux Français ou la collecte des filets de pêche abandonnés sous la mer sont des initiatives de conservation marine. Toutes ces activités sont fondamentales pour préserver la Méditerranée.  Pour fonctionner, les projets et structures de conservation dépendent des financements des Etats et de structures philantropiques, qui sont rarement suffisants… On estime à 700 millions d’euros le déficit de financement de la conservation marine en Méditerranée. C’est énorme !

Le projet BlueSeeds cherche à résoudre ce problème en permettant à la conservation marine de :

  • diversifier ses sources de financement, notamment en appelant les capitaux privés et l’investissement,
  • générer des revenus pour devenir plus autonome financièrement. Pour cela, on aide les projets à se structurer davantage, on met en relation investisseurs et projets et on travaille avec des entrepreneurs innovants.

– Comment en es-tu arrivée là  ?

Marseillaise d’origine, j’ai toujours eu une relation particulière avec la Méditerranée. Après mon bac S, j’ai beaucoup hésité entre une fac de biologie marine et une école de commerce. Finalement, j’ai choisi de faire une prépa ECS et après 2 ans, j’ai intégré l’EDHEC Business School. J’ai suivi un cursus en management assez classique avec une dernière année d’échange au Mexique en majeure finance. Pendant mon cursus, j’ai réalisé une année de césure pendant laquelle j’ai travaillé sur le business plan de l’aquaculture artisanale dans une région du Pérou et formé des femmes à l’entrepreneuriat pour une structure de microcrédit au Chili. Cela a confirmé mon envie de travailler dans la protection de l’environnement : à la sortie de l’école, j’ai accepté mon premier job chez GreenFlex, cabinet de conseil en développement durable.

Au bout de 2 ans,  un peu désabusée par le manque d’ambition environnementale des entreprises, j’ai décidé de me consacrer à la protection de la biodiversité marine, mon premier amour, et j’ai rejoint Vertigo Lab.

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– Est-ce un parcours classique dans une telle entreprise ? Tes collègues ont-ils suivi cette voie ?

Pas vraiment non ! Je suis la seule ayant fait une école de commerce, la plupart de mes collègues ont des diplômes d’ingénieurs agronomes (Agroparistech, Agrocampus, etc…) / Sciences Po / Masters en environnement et certains ont des phD en économie de l’environnement.

– Peut-on faire ton école autrement que par le chemin que tu as pris après le lycée ?

Oui, il y a beaucoup de concours parallèles à l’EDHEC (et c’est la même chose pour toutes les écoles de commerce), pour les personnes venant de la fac notamment. Pas besoin obligatoirement de faire une classe prépa! C’est d’ailleurs plus facile d’y entrer et ça permet de faire une autre spécialisation avant. Les profils qui ont commencé par une école d’ingénieur / agro ou une fac de biologie et ensuite se spécialisent pendant 1 an en école de management sont d’ailleurs très appréciés dans le milieu de la protection de l’environnement

– Que t’as apporté une école de commerce dans ton métier actuel ?

Le monde de la protection des mers est peuplé de scientifiques qui peuvent être très bons dans leur domaine mais sont rarement sensibles aux problématiques de financement et d’économie.

L’école de commerce m’a permis d’avoir cette vision de l’entreprise, de maîtriser les outils nécessaires pour appuyer les projets de protection marine. Par exemple, le marketing est essentiel pour un parc marin. Une bonne stratégie marketing pourra lui permettre, entre autres, d’attirer davantage de touristes et donc de générer des revenus (à travers des systèmes de ticket d’entrée, de vente de souvenirs, etc.). Le monde regorge de success stories sur ce modèle !

Egalement, l’école de commerce me permet de comprendre les attentes des investisseurs privés, puis d’appuyer les projets de conservation marine à se structurer pour débloquer les capitaux dont ils ont besoin.

 – Qu’est-ce qui te plaît le plus dans ton métier ? Le moins ?

Pour être honnête, je rêve de ce projet depuis que j’ai intégré une classe prépa. A l’époque je comptais déjà travailler sur la rentabilité des parcs marins pour leur permettre de se déployer à plus grande échelle. Du coup sur le fond je peux difficilement trouver mieux… D’autant plus que si je peux utiliser mes compétences de « commerce », je dois aussi monter en compétences sur des sujets techniques liés aux écosystèmes et au fonctionnement de la conservation marine. C’est passionnant !

Sur ce qui me plait le moins, je dirais que travailler dans la protection de l’environnement peut être épuisant intellectuellement. On a besoin d’être engagé à 100% pour réussir à avoir un impact, qui peut être difficile à mesurer et lent à arriver. Donc parfois on se décourage un peu. Mais je ne changerais de domaine pour rien au monde et j’incite tout le monde à choisir un travail qui aille dans le sens de la transition écologique !

– Depuis que tu travailles sur BlueSeeds, que t’as apporté le contact professionnel avec les acteurs du monde maritime ?

Grâce à BlueSeeds, j’ai l’occasion de travailler sur le terrain, dans les aires marines protégées, et en collaboration directe avec des gestionnaires ou ONGs. Le plus souvent ce sont des écologues spécialisés sur les écosystèmes marins. J’adore travailler avec eux car ce sont des gens passionnés et, en dépit de nos différences de bagages techniques, ils ont été ravis de partager leurs connaissances et de raconter les enjeux de leur territoire.

– Que conseillerais-tu à un lycéen, un étudiant ou un jeune actif en reconversion qui souhaiterait travailler dans le secteur de la conservation, et particulièrement sur des sujets maritimes ?

Mon premier conseil c’est d’acquérir un maximum de bagage technique. Il ne faut pas avoir peur de se spécialiser. Récemment, je suis tombée sur un livre écrit par la directrice d’un cabinet de recrutement sur les métiers de l’environnement (Birdeo) [2] qui expliquait qu’il y avait beaucoup trop de profils généralistes dans l’environnement et que ça ne marchait plus !

Sur la conservation marine en particulier, même si les profils « école de commerce » commencent à être appréciés, le meilleur moyen de travailler dans ce domaine reste de passer par une voie plus « classique » : les universités en biologie marine/environnement/protection des espaces naturels, les écoles d’agro (notamment AgroParisTech qui a beaucoup de spécialités, Agrocampus Ouest pour sa spécialité ingénieur halieutique) ou encore les BTS spécialisés (surtout pour les métiers terrains).

Mon second conseil c’est de discuter avec des personnes qui ont des métiers qui te font rêver. Ne pas hésiter, même au lycée à contacter des personnes qui ont un travail qui paraît intéressant et à aller prendre un verre (ou un jus de fruits bio) pour en discuter et se faire conseiller. LinkedIn est une super plateforme pour ça et les gens répondent! »

 

 

 

[1] Les services écosystémiques sont les multiples avantages que la nature apporte à la société. Ils rendent la vie humaine possible, par exemple en fournissant des aliments nutritifs et de l’eau propre, en régulant les maladies et le climat, en contribuant à la pollinisation des cultures et à la formation des sols et en fournissant des avantages récréatifs, culturels et spirituels. (FAO)

[2] Comment faire carrière dans les métiers de la RSE et du développement durablede Caroline Renoux, éd. VA Editions, 202 p.